Nos PME

Le cœur, l’audace et la raison

Image: Daniel Ammann
Partager sur Facebook Partager sur Twitter Partager sur LinkedIn Partager sur Xing Partager par e-mail

Que peuvent bien avoir en commun un charron, un chanvrier, un épithésiste et un infographiste? Ils incarnent les facteurs de réussite typiques des PME suisses et sont représentatifs de la mosaïque bigarrée que constitue notre économie.

Ce n’est pas le nombre de microentreprises suisses – elles sont 526 162 – ni les emplois qu’elles génèrent –1 156 807 en tout – qui rend unique le paysage des entreprises suisses, mais bien la variété des métiers qui le composent. «Si la Suisse compte autant de petites entreprises, c’est parce qu’elles occupent des positionnements de niche spécifiques et qu’elles répondent à un niveau d’exigence très élevé», explique Rigo Tietz, qui dirige le centre de compétences Stratégie et management de l’Institut de gestion d’entreprise de la HES de Saint-Gall et cosigne le tour d’horizon des PME (KMU-Spiegel) publié chaque année par la HES. Le dernier numéro de cette publication passe à la loupe la digitalisation et la pression qu’elle exerce sur les PME, qui en sont, pour la plupart, aux prémices de leur voyage numérique. Elles redoutent souvent ce saut dans l’inconnu, même si, comme le remarque Rigo Tietz, «c’est un passage obligé, et les premières à se lancer peuvent espérer en retirer un avantage concurrentiel».

Réaliser les projets les plus fous des clients

Simon Oehrli ne dira pas le contraire. Ce charron était conscient que la fabrication manuelle de charrettes, de chaises et de tabourets n’assurerait pas la viabilité de son activité. C’est pourquoi, il y a dix ans, il a pris son courage à deux mains et investi dans une fraiseuse à commande numérique dernier cri. Cette machine, grâce à laquelle il réalise les projets les plus fous de ses clients, lui a aussi permis d’ajouter une corde à son arc et de produire des arçons de selle. Durant dix ans, Simon Oehrli a peaufiné la fabrication de cette pièce qui forme le corps d’une selle. Aujourd’hui, l’atelier Oehrli fournit, sous le label saddletreeswiss, des cavaliers et des selleries partout en Europe. «Nous avons rencontré de nombreux écueils en mettant au point la technique, mais jamais nous n’avons perdu de vue notre objectif ni baissé les bras», raconte-t-il. Grâce à la technologie CNC, il usine des pièces parfaitement symétriques avec des tolérances minimes. Cette précision permet de façonner un arçon aux mesures du cheval et de son cavalier. Les arçons de selle représentent déjà un tiers de son chiffre d’affaires, et cette part devrait à terme atteindre 50%. «Nous allons pouvoir augmenter la production et continuer de croître sur ce segment, lentement mais sûrement», commente Simon Oehrli. 

Simon Oehrli a fondé son atelier de charronnage en 2006, à tout juste 25 ans. Son épouse Petra fait aussi partie de l’aventure, et elle aide son mari dès que son cabinet fiduciaire lui en laisse le temps.

C’est selon ce principe qu’il a toujours géré son entreprise. «On m’a proposé de reprendre cette affaire alors que j’étais encore en formation», se souvient-il. En quatrième année d’apprentissage, il a eu l’occasion de faire un stage dans un atelier de Gontenschwil (AG), et le propriétaire souhaitait le garder. «C’était extrêmement flatteur, mais je voulais continuer à me former, et notamment acquérir les compétences nécessaires pour me mettre à mon compte», explique Simon Oehrli. Il a donc décroché son diplôme fédéral de maître menuisier. Puis il s’est installé à Gontenschwil et y a fondé en 2006, à 25 ans, la charronnerie Oehrli, qu’il n’a cessé de développer depuis. L’année 2012 a été marquée par le déménagement à Lauenen, près de Gstaad, dans des locaux plus vastes pouvant accueillir les ateliers et de nouvelles machines.

«L’acquisition de la fraiseuse CNC a été une bonne décision pour pérenniser l’entreprise», analyse Simon Oehrli. Car tout en perpétuant les traditions ancestrales, un entrepreneur ne peut rester hermétique à la modernité et aux technologies qu’elle met à sa portée. Et force est de constater que notre pays sait y faire dans ce domaine. «Du fait de leurs coûts de production élevés et du franc fort, les entreprises suisses ont – plus que leurs homologues d’autres pays – toujours été contraintes de maîtriser leurs processus, d’affûter leur positionnement et de se remettre en question», rappelle Rigo Tietz.

Un cadre libéral

Même si, vue sous cet angle, la Suisse semble loin d’être un paradis pour les entreprises, le cadre plutôt libéral qu’elle offre compense ces inconvénients. Quoi qu’il en soit, Stefan Heim ne pourrait pas exercer son activité dans un pays de l’UE. Ce laborantin en pharmacologie et en biologie est à la tête de Blütenfarm AG à Bischofszell (TG) et veille sur la bonne floraison, tous les deux mois, de quelque 5000 plants de chanvre. «En Suisse, la teneur en THC des fleurs de chanvre est limitée à 1%, contre 0,2% dans l’UE, ce qui est très difficile à respecter», explique-t-il. Précisons que Blütenfarm cultive un chanvre bien spécifique, qui ne contient pas (ou très peu) de THC, la substance psychoactive interdite, mais est plus riche en cannabidiol (CBD), qui est autorisé et dont les vertus thérapeutiques sont reconnues.

À Bischofszell, Stefan Heim veille sur des milliers de plants de chanvre pour le compte de l’entreprise Blütenfarm.

La prise de CBD peut soulager la douleur et favoriser l’endormissement. Aux États-Unis, le cas d’un enfant qui aurait guéri d’une tumeur cancéreuse grâce au cannabis a fait les gros titres dans les médias. Le CBD suscite un véritable engouement outre-Atlantique, où les magasins qui vendent exclusivement des produits à base de CBD (crème, bonbons, teinture, infusions, comprimés) poussent comme des champignons. «Le chanvre a des effets thérapeutiques dans de nombreux domaines», confirme Stefan Heim.

Ceux qui s’imaginent le chanvrier armé d’une bêche et d’un arrosoir sont loin du compte. La production, très sensible à la météo, est sous étroite surveillance électronique. Des lampes halogènes de 1000 W apportent aux plantes la chaleur et la luminosité dont elles ont besoin, tandis que des filtres au charbon actif et une ventilation purifient l’air. Un système d’irrigation couronne le tout. «Si la culture du chanvre est simple en soi, les exigences accrues auxquelles nous sommes soumis et la production de grandes quantités compliquent la donne», explique Stefan Heim. Après avoir accompagné la première récolte de chanvre en tant que responsable du projet pilote en 2017, il est resté chez Blütenfarm, abandonnant son emploi de Key Account Manager dans la branche pharmaceutique.

Et il n’a pas eu à le regretter jusqu’ici, même si, après la première récolte, quand l’odeur caractéristique des fleurs a embaumé Bischofszell et éveillé la méfiance du voisinage, il s’est retrouvé dans la salle communale, diaporama à l’appui, pour rassurer la population quant aux émanations des serres. «Une fois que les gens sont correctement informés, ils se montrent très intéressés par le chanvre et le CBD», dit-il. Blütenfarm compte à présent six collaborateurs, auxquels s’ajoutent ponctuellement dix à quinze personnes, pour la plupart issues du village, pour aider aux récoltes. «Nous créons des emplois locaux, et c’est un autre point positif», conclut Stefan Heim.

Anticiper le passage de témoin

Falk et Sylvia Dehnbostel ne demanderaient, eux aussi, qu’à embaucher, mais leur métier est si pointu qu’ils ont du mal à trouver de la main-d’œuvre qualifiée. Ils sont en effet épithésistes, et exercent depuis 30 ans dans un cabinet à Amden (SG). Grâce à des prothèses faciales et maxillofaciales, ils redonnent un visage harmonieux à des patients atteints d’un cancer, à des victimes d’accident ou à des enfants en bas âge nés avec des malformations.

«Au cours de ma formation de dentiste, j’ai eu la chance immense d’assister un professeur, chef de clinique de médecine dentaire, maxillaire et buccale, dans la pose des tout premiers implants dentaires», se souvient Falk Dehnbostel. À la même époque, des patients recevaient les premiers implants faciaux, ce qui a donné au professeur l’idée de développer des épithèses dans une silicone inventée aux États-Unis. C’est ainsi qu’est né le métier d’épithésiste.  

Après plus de 30 ans d’activité, Sylvia et Falk Dehnbostel vont progressivement céder leur cabinet à leur collègue Laura Boldo (à g.).

En Suisse, ils sont, en plus de Falk Dehnbostel et de son épouse, trois à l’exercer, dont un en clinique privée et un autre qui a démarré sa carrière presque en même temps que notre entrepreneur. «Nous préparons le passage de témoin et allons transmettre notre cabinet à notre jeune collègue Laura Boldo. Elle nous a rejoints en janvier 2020 et prendra progressivement le relais avec une autre collègue qui entame sa formation d’épithésiste certifiée cette année.»

Outre la difficulté de trouver un repreneur digne de ce nom, Falk Dehnbostel se bat pour être dans les petits papiers des fabricants d’implants. «La technologie a progressé à une vitesse folle, mais depuis une dizaine d’années, le potentiel d’optimisation semble s’épuiser», note-t-il. Ces prothèses, parfois minuscules, doivent être fabriquées avec une précision millimétrique. Or les fabricants ne voient pas l’intérêt d’investir dans un procédé de production électronique pour la centaine de patients qui se voient poser une épithèse sur implant chaque année au cabinet Dehnbostel. En effet, ils ne gagnent pas énormément sur les implants, qui sont issus de procédés complexes, mais ils les produisent malgré tout, ne serait-ce que pour soigner leur image et leur réputation ou parce que Falk Dehnbostel sait «entretenir l’amitié», comme il le dit lui-même.

L’épithésiste ne ménage pas ses efforts pour se faire connaître des médecins hospitaliers et informer le grand public sur les possibilités offertes par sa discipline. «L’épithésie est extrêmement méconnue: rares sont ceux qui savent qu’elle peut apporter une nette amélioration de la qualité de vie. Toutefois, c’est souvent par hasard que nos patients découvrent notre existence et les possibilités offertes par une épithèse, tout dépend du médecin qui les traite», constate Falk Dehnbostel.

Une gestion efficace du savoir

La jeune entreprise Animatico n’en est pas encore aux problématiques de cet ordre. Elle a d’autres obstacles à surmonter dans sa deuxième année d’activité. Ses trois fondateurs, Pascal Bérard, Riccardo Roveri et Christian Schüller, ont consacré leur thèse de doctorat à l’EPF de Zurich à l’infographie et ont créé en janvier 2019 Animatico, une société anonyme spin-off de l’EPFZ. Cette dernière a pour marque de fabrique un avatar interactif qui, à la différence de toutes les autres animations, sait anticiper les changements dans l’expression du visage, la manière de parler et la gestuelle de son vis-à-vis humain. «Notre avatar réagit avec des émotions, il peut rire ou faire part de sa déception», commente Pascal Bérard.

C’est à l’université que Pascal Bérard, Riccardo Roveri et Christian Schüller ont fondé leur entreprise Animatico.

Les négociations sont en bonne voie avec des clients potentiels, et Animatico devrait prochainement recevoir sa première commande. Son avatar est idéal pour accompagner des procédures standardisées, comme remplir des formulaires interminables lors d’une location de voiture. Il pourrait aussi remplacer les distributeurs de billets dans les gares. Le client n’aurait alors plus besoin de saisir ce qu’il souhaite, il lui suffirait de dire à l’avatar où il veut aller et comment. «Notre avatar peut notamment être d’un grand secours aux seniors ou aux personnes malvoyantes», lance Pascal Bérard.

En tant qu’émanation de l’EPF, la jeune entreprise continue à bénéficier d’un énorme transfert de connaissances en provenance du milieu universitaire. Et Animatico est loin d’être un cas isolé: depuis 2007, plus de 20 entreprises ont essaimé chaque année de la seule EPFZ. Le Wall Street Journal place d’ailleurs l’institution dans le peloton de tête mondial en matière de spin-off. Rien d’étonnant pour un pays dépourvu de matières premières, qui doit donc miser sur les ressources dont il dispose, à savoir la recherche et la formation pour le cas de la Suisse. Deux domaines dans lesquels elle excelle: «La Suisse est un leader mondial de l’innovation. C’est elle qui dépose le plus grand nombre de brevets par habitant», relève Peter Grünenfelder, directeur d’Avenir Suisse. Cinq de nos universités figurent parmi les 100 meilleures au niveau mondial, et elles forment plus d’un quart des étudiants de notre pays. L’EPF, avec son nombre croissant de spin-off, se classe même dans le top 20. Elle est du reste reconnue comme la meilleure haute école d’Europe continentale.

Et bien que le niveau de vie soit relativement élevé en Suisse, on y trouve des jeunes gens pour qui, comme les fondateurs d’Animatico, les idées priment les revenus: «Nous pourrions tous les trois briguer un poste d’infographiste bien rémunéré dans un grand groupe, mais ce n’est pas ce à quoi nous aspirons», déclare Pascal Bérard. 

Même si tout n’est pas toujours rose, ils n’ont jamais songé à renoncer. «Nous passons parfois par des montagnes russes, mais nous persévérons et restons motivés. Si c’était à refaire, nous le referions, nous sommes tous les trois d’accord là-dessus!», conclut Pascal Bérard.

Texte original publié dans «Mon Enterprise», le magazine PME d’AXA

Les PME

Simon Oehrli a toujours été attiré par le travail du bois, mais un apprentissage de menuisier lui semblait trop réducteur. À 16 ans, il a donc opté pour la formation, peu courante, de charron dans l’Emmental. Aujourd’hui, son entreprise familiale restaure et fabrique, dans le pur respect des traditions, des charrettes et des roues en bois. Depuis quelques années, elle réalise aussi des arçons de selle et des objets uniques avec une fraiseuse CNC cinq axes.      

www.wagnerei-oehrli.ch

 

En prenant ses nouvelles fonctions en 2017, le chanvrier Stefan Heim a dû déployer des trésors de pédagogie. En effet, alors même que les serres de 1000 m2 jouxtent pratiquement le poste de police de Bischofszell, les riverains et la population ont accueilli l’installation avec scepticisme. Aujourd’hui, Blütenfarm emploie six collaborateurs, et dix à quinze personnes viennent en renfort pour les récoltes. Depuis quelques mois, on trouve même du sirop de chanvre Blütenfarm chez Coop.       

www.bluetenfarm.com

 

Depuis plus de 30 ans, Falk Dehnbostel et son épouse Sylvia traitent des victimes d’accident et des patients atteints d’un cancer ou de malformations congénitales et leur posent des épithèses faciales ou maxillo- faciales réalisées sur mesure. Ensemble, ils ont créé le premier institut certifié (et le seul à ce jour) dans ce domaine en Suisse. Ils travaillent déjà avec celle qui leur succédera étape par étape.       

www.epithetik.ch

 

Ils se sont connus sur les bancs de l’EPF de Zurich, où ils ont fondé Animatico. Ils volent aujourd’hui de leurs propres ailes, à la tête de ce spin-off qui a vu le jour en janvier 2019 et qui porte leur idée, celle d’un avatar interactif et empathique. Cet avatar, toujours serviable et amical, est pratiquement prêt à prendre du service. Il remplacera peut-être un jour les distributeurs de billets dans les gares ou remplira à votre place les fastidieux formulaires de location de voiture. 

https://animati.co

Articles apparentés

AXA et vous

Contact Déclarer sinistre Postes à pourvoir Médias Courtiers myAXA Commentaires de clients Portail des garagistes S'abonner à la newsletter

AXA dans le monde

AXA dans le monde

Rester en contact

DE FR IT EN Conditions d’utilisation Protection des données © {YEAR} AXA Assurances SA

Nous utilisons des cookies et des outils d'analyse pour améliorer la convivialité du site Internet et personnaliser la publicité d'AXA et des partenaires publicitaires. Plus d'infos: Protection des données